Dans le secteur agricole, les efforts nécessaires à la transition écologique suscitent de vives critiques. Les 3000 agents de l’Office Français de la Biodiversité (OFB), dont 1700 inspecteurs de l’environnement présents sur le terrain, sont les premiers exposés aux contestations qui s’expriment parfois dans la violence. En première ligne pour œuvrer à la transition écologique voulue par l’Etat, les fonctionnaires ne peuvent pourtant pas compter sur le soutien du gouvernement actuel. Ce qui suscite de vives réactions au sein de l’OFB, où le malaise est profond alors que des associations écologistes dénoncent un recul dans la défense de l’environnement.
Un établissement public sous pression
Depuis sa création en 2020, l’OFB qui se présente comme « un établissement public dédié à la sauvegarde de la biodiversité » est la cible de contestations virulentes. Durant les mobilisations agricoles de ces deux dernières années, ses agents ont été visés par des actions allant du déversement de fumier devant leurs locaux à des agressions physiques. Face à ces violences, les propos du gouvernement avaient suscité l’indignation, François Bayrou qualifiant certaines inspections d’agents de l’OFB de « faute » et d’ « humiliation » lors de son discours de politique générale.
En signe de protestation, les agents de l’OFB étaient entrés en grève fin janvier, avec un taux de participation de plus de 67 % selon l’intersyndicale. Le 19 février, elle a de nouveau appelé dans un communiqué à une seconde « journée de grève et de manifestation nationale » devant Matignon le 25 mars, pour dénoncer le « mépris » du gouvernement et le « total manque de considération » des agents de l’OFB. Alors comment expliquer qu’un établissement public dédié à la protection et la restauration de la biodiversité, sous la tutelle des ministères chargés de l’écologie et de l’agriculture soit devenu une cible acceptable d’actions violentes ?
Une grande diversité de missions
Pour Isabelle Heba, co-secrétaire de la branche biodiversité du syndicat SNE-FSU, les critiques visant l’OFB relèvent du paradoxe. « On nous reproche les atteintes par rapport au monde agricole, alors qu’une partie du budget de l’établissement est consacré à favoriser la transition écologique et aider nos agriculteurs », affirme-t-elle. « Nous travaillons de pair avec eux dans le cadre du changement climatique. » Elle rappelle que de nombreux projets sont financés afin d’accompagner les agriculteurs.
Les agents de l’OFB sont aussi amenés à remplir des missions qui s’étendent au-delà du contrôle des exploitations. Alors que les tensions se cristallisent autour de l’Office, vu d’abord comme une « police de l’environnement », le syndicat regrette le manque de communication du gouvernement et de médiatisation de la grande diversité de ses activités, qui incluent aussi des travaux de recherche ou la gestion d’espaces protégés. « On se focalise sur une partie des missions pour mettre à mal l’établissement, qui cherche en réalité à décider de trajectoires favorables pour tous, y compris les agriculteurs. Parce que s’il n’y a plus de biodiversité, il n’y a plus de rendement agricole », note Sébastien Jacquillat, co-secrétaire de la branche biodiversité du syndicat SNE-FSU.
Le contrôle des exploitations représente même une partie minime du travail de l’OFB. Moins de 10 % des exploitations ont été contrôlées en 2023. Quant aux inspections effectuées par l’OFB uniquement, « on est sur un taux de contrôle d’exploitations d’une fois tous les 120 ans environ, avec très peu de remontées négatives », souligne Isabelle Heba.
Un travail « indispensable »
Nadine Lauvergeat, déléguée générale de l’association Générations Futures qui lutte contre les pesticides, considère que le travail de l’OFB est « indispensable » pour la protection de la biodiversité. « Par exemple, nous avons pu agir sur des cas juridiques alors que des agriculteurs avaient répandu des produits en pleine période de floraison. Si les agents de l’OFB n’avaient pas mené l’enquête, je ne vois pas qui aurait pu le faire », souligne-t-elle. « On sait qu’il y a beaucoup d’actions illégales qui passent entre les mailles du filet. S’ils n’étaient pas là, ce serait pire. » L’association a donc soutenu le mouvement de grève des agents de l’OFB en janvier.
85 morts en service
Pourtant, cela fait déjà plusieurs années que l’OFB est devenue la cible de mouvements agricoles qui lui reprochent des contrôles abusifs. « Depuis fin 2023, nous subissons des atteintes sur nos bâtiments de la part des agriculteurs, avec quasiment une atteinte par jour », détaille Isabelle Heba. « Il arrive un moment où trop, c’est trop. »
Au cœur des critiques des détracteurs, la question du port d’arme pendant les contrôles. Pour Sébastien Jacquillat, il est pourtant indispensable à la sécurité des fonctionnaires en service et constitue une revendication majeure des grévistes de l’OFB. Il rappelle ainsi que par le passé pas moins de « 85 agents » de l’OFB et des agences dont il est issu « sont morts en service, dont 15 par arme ». Les agents de l’OFB « interviennent aussi pour le démantèlement des trafics d’espèces sauvages notamment civils », souligne-t-il. « Lors de ces interventions, ils sont parfois confrontés à des réseaux criminels. L’armement est donc indispensable pour assurer leur sécurité. »
Selon lui, il relève également d’une question d’égalité de traitement : « pourquoi devrait-on se présenter sans arme au monde agricole, alors qu’elle serait visible devant tous les autres citoyens ? » Les agents de l’OFB remplissent des fonctions de « police de l’environnement, il est donc normal qu’ils usent de tels outils », abonde Nadine Lauvergeat. « Si des gendarmes vous arrêtent lorsque vous conduisez votre voiture, vous ne leur direz pas de retirer leur arme. »
L’Office de la biodiversité, emblème des objectifs de transition écologique
Selon Nadine Lauvergeat, les attaques contre l’OFB sont en réalité symptomatiques d’un large mouvement contre les acteurs de l’environnement. « Même nos bénévoles en région subissent une forme de pression maintenant », dénonce la déléguée générale de Générations Futures. Comme d’autres associations écologistes, l’association a ainsi « eu le bonheur de voir débarquer des tracteurs de la coordination rurale devant le siège social de l’association ».
« On ne peut pas faire l’objet de pressions comme cela. De telles démonstrations de force sont inacceptables. Chez nous, ils ont débarqué avec 15 tracteurs. C’est quoi cette histoire ? » s’indigne-t-elle. « On est une petite association, cela n’a pas de sens. On a l’impression que les milices rurales redébarquent. Certains de nos administrateurs ont fait ce parallèle, dont un est lui-même agriculteur et trouve cela complètement indécent. »
Instrumentalisation politique
Malgré sa remise en cause par certains syndicats d’exploitants agricoles, l’OFB reçoit le soutien de nombreux agriculteurs. Sébastien Jacquillat, agent de l’OFB syndiqué, affirme : « certains syndicats agricoles nous utilisent, alors que des agriculteurs nous soutiennent et soutiennent les missions de l’établissement. » Nadine Lauvergeat regrette l’absence de dialogue d’une part du monde agricole : « heureusement, tous les agriculteurs ne sont pas dans le même panier. On fait bien la différence pour les agriculteurs bio de la FNAB par exemple, la Fédération Nationale d’Agriculture Biologique, et ceux de la Confédération Paysanne. Mais certains autres n’envisagent le dialogue que par la démonstration de force ».
Ces démonstrations de force ont eu lieu « dans un contexte d’élections des Chambres d’agriculture, chacun montrait les muscles », résume Nadine Lauvergeat. C’est aussi l’avis de Sébastien Jacquillat, qui reconnaît qu’ « effectivement, une partie des agriculteurs et des syndicats nous ciblent particulièrement. » Les élections ont eu lieu du 15 au 31 janvier et ont marqué le score historique de la Coordination Rurale face à la FNSEA.
Un travail d’intérêt général
Les agriculteurs qui s’en prennent aux acteurs de l’écologie ont donc des objectifs bien particuliers qui vont à l’encontre de l’intérêt général, selon Nadine Lauvergeat. Pour elle, les agriculteurs qui mènent de telles actions cherchent à ce « qu’il n’y ait pas de transparence sur les enjeux environnementaux, que les gens ne soient pas informés et que les réglementations ne soient pas appliquées ».
Le rejet de l’OFB traduit la remise en cause des normes environnementales. L’opacité et l’affaiblissement des normes environnementales se révéleraient nocifs tant pour le consommateur que pour l’environnement et les agriculteurs. Ces derniers sont les premiers exposés aux pesticides et à l’érosion du vivant. Le recul sur les objectifs de transition écologique signifie aussi « la mort d’un certain modèle agricole basé sur des fermes à taille humaine », déplore la déléguée générale de Générations Futures.
Symptôme du recul gouvernemental sur les questions écologiques
Face aux attaques subies par l’OFB, le gouvernement ne prend pas partie pour ses propres fonctionnaires. « C’est inadmissible que les agents publics ne soient pas soutenus par ceux qui ont décidé des missions de l’établissement et des normes », s’indigne le syndicaliste Sébastien Jacquillat, qui souligne tout de même l’appui du Ministère de la Transition écologique. « Car ce ne sont pas les agents de l’établissement qui décident de ces normes, mais bien les législateurs. Les agents de l’OFB ne font que contrôler si elles sont respectées ou non. » Le syndicat exige donc que « l’État rappelle l’importance et la légitimité des contrôles, qu’il affiche un soutien aux agents et aux missions de l’établissement mais aussi qu’il protège les biens des personnes et engage des poursuites lorsqu’il y a des atteintes ou des actions interprétées comme des menaces envers les autres », détaille le co-secrétaire de la SNE-FSU.
Le vote de la Loi d’Orientation Agricole la semaine dernière qui autorise la réintroduction de certains néonicotinoïdes acte un nouveau pas dans ce retour en arrière, selon de nombreuses associations comme Générations Futures et Terres de Liens. Au détriment de l’environnement et de tous les acteurs de la société, consommateurs comme agriculteurs.
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Pour aller plus loin:
Office français de la biodiversité
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